nike

Lundi, journée de la fête du Travail, les médias sociaux ont explosé. Et non, c’est pas parce que les travailleurs qui avaient congé en ont profité pour publier des photos de leur brunch entre amis, mais plutôt parce que Nike a lancé une toute nouvelle campagne de pubs qui souligne le 30e anniversaire du slogan si célèbre de l’entreprise : « Just Do It », mettant notamment en vedette Serena Williams, LeBron James, Shaquem Griffin, Odell Beckham Jr, Lacey Baker et le dernier, mais non le moindre, Colin Kaepernick, le quart-arrière toujours sans boulot dans la NFL reconnu pour son activisme social.

En effet, l’athlète, qui s’agenouillait lors de l’hymne national américain avant les matchs afin de mettre les projecteurs sur les inégalités raciales et la brutalité policière envers la population noire des États-Unis, a partagé une image sur son compte Twitter où on peut observer un gros plan de son visage avec la mention « Believe in something. Even if it means sacrificing everything » (« Crois en quelque chose. Même si ça veut dire de tout sacrifier », en français).

Hier, il a partagé la première pub de cette campagne et avouons-le : c’est très efficace.

Des Américains en beau maudit

Évidemment, l’annonce de cette association entre la marque au célèbre crochet et l’athlète activiste a causé énormément de réactions sur le web. Alors que les supporteurs de Kaepernick, dont LeBron James, Justin Timberlake et Kevin Durant, applaudissent cette embauche; d’autres, comme le comédien James Woods (WTF?) et le président Donald Trump (quelle surprise!), s’en sont pris à la marque et appellent au boycottage.

Voici le tweet de Trump sur le sujet envoyé hier matin à 6 h 39, alors qu’il devait être sur le bol et/ou en train de regarder Fox & Friends.

D’autres personnes ont aussi décidé de passer à l’action en brûlant leurs paires de souliers ou en coupant leurs bas Nike afin de protester contre ce choix. Et on me confirme qu’aucun(e) candidat(e) au prix Nobel a n’agi de la sorte.

Du patriotisme mal placé

Depuis le début des protestations pacifiques de Kaepernick, des millions d’Américains — surtout des Blancs, on se le cachera pas — s’en prennent à l’athlète parce qu’ils prétendent que son geste est un manque de respect envers la nation américaine, et aussi, envers les nombreux soldats et vétérans de l’armée; or, il n’en est rien. D’abord, il est important de rappeler que l’ancienne vedette des 49ers a commencé à s’agenouiller après que Nate Boyer, un ex-joueur de la NFL et un vétéran de l’armée américaine, lui ait suggéré de le faire plutôt que de s’asseoir sur le banc, mentionnant que ce geste représentait une marque de respect envers les soldats tombés au combat.

Aussi, dans un discours devenu viral il y a quelques semaines de cela, le candidat démocrate au Sénat du Texas Beto O’Rourke a expliqué pourquoi, selon lui, n’était pas un manque de respect à un ancien soldat lui ayant posé une question sur le sujet. Je vous invite à regarder la vidéo en entier puisqu’O’Rourke cerne très bien l’enjeu dans sa réponse.

Pour vous faire un bref résumé si vous n’avez pas le temps de l’écouter, O’Rourke explique à l’aide d’exemples tirés dans l’histoire des États-Unis — dont le geste de Rosa Parks qui avait exprimé son désaccord face à la ségrégation raciale en s’assoyant dans la section réservée aux Blancs dans un autobus, en 1955 — qu’il n’y a rien de plus américain que des manifestations non violentes et pacifiques afin de faire valoir un point de vue, et je dois dire que je suis parfaitement en accord avec lui. Après tout, la liberté d’expression n’est pas à sens unique : on ne peut l’utiliser quand ça joue en notre faveur et la remettre dans le placard quand ça ne fait pas notre affaire.

Désolé, Donald.

Une décision audacieuse de Nike

Dans cette ambiance assez tendue merci, je dois dire que je suis passablement surpris par la décision de Nike de lancer une campagne dans laquelle Colin Kaepernick se fait porte-parole de la marque. Oui, évidemment, je sais que la multinationale a fait un choix calculé en l’embauchant, sachant très bien que tout le buzz généré par l’annonce aurait inévitablement des retombées positives pour la marque, mais elle risquait tout de même assez gros en prenant position dans ce débat, notamment en défiant le président américain ainsi qu’une bonne part des amateurs de football. La preuve? L’action de la marque a reculé de 3,86 % quelques heures après l’annonce de cette nouvelle campagne. Elle remonte tranquillement depuis ce temps.

Les plus cyniques diront que Nike agit avec beaucoup d’hypocrisie en défendant la cause appuyée par Kaepernick par association, tout juste après avoir signé une entente de partenariat valide de 2020 à 2028 avec la NFL. De mon côté, au lieu de voir ça comme de l’opportunisme, je crois plutôt qu’il faut avoir beaucoup de cran pour oser défier un partenaire aussi imposant que la NFL. Mais est-ce que l’équipementier aurait pris la même décision si les deux parties tentaient présentement d’en venir à un accord? Ça, j’avoue que j’en doute.

Cependant, en s’associant non seulement à Kaepernick, mais à des athlètes tels que Serena Williams, la meilleure joueuse de tennis de l’histoire qui a prouvé sa hargne au travail en faisant un sublime retour après avoir donné naissance à son premier enfant il y a à peine un an; LeBron James, qui s’implique dans beaucoup de causes sociales et n’hésite pas à faire valoir ses opinions sur la place publique; Shaquem Griffin, le jeune joueur de football handicapé d’une main à l’immense détermination qui fera son début dans la NFL cette fin de semaine; et Lacey Baker, une skateboardeuse professionnelle ouvertement queer qui a dû faire face à de nombreux préjugés dans sa vie, Nike démontre clairement que le choix de ses porte-étendard n’est pas banal. Toutes ces personnes représentent des valeurs fortes et ne laissent personne indifférent; c’est aussi bien évidemment le cas de Kaepernick, qui cadre bien avec ce casting.

C’est ce que j’aime de ces sélections : ces athlètes ne sont pas interchangeables; ils ont une histoire bien singulière et énormément de caractère. Disons que ça fait changement d’une campagne beige mettant en vedette à peu près n’importe lequel des joueurs de la LNH (sauf peut-être P.K. Subban)!

Et maintenant à ceux qui disent que Nike ne devrait pas s’impliquer dans des causes puisqu’elle emploie toujours des enfants dans des sweatshops dans les pays du Tiers-Monde, eh bien oui, c’est vrai que l’entreprise avait plusieurs choses à se reprocher dans les années 90, mais elle a effectué d’importants changements depuis cette époque, notamment en adoptant plusieurs politiques valides dans les entreprises avec lesquelles elle fait affaire et qu’elle fait aujourd’hui preuve de transparence à ce niveau. Je vous dirai aussi qu’elle est loin d’avoir été la seule multinationale à avoir mal agi quand il est question des conditions de travail de ses employés.

En dernier lieu, je dois aussi mentionner que l’entreprise respecte ses valeurs d’avant-gardisme et d’ouverture dans ses décisions, par exemple, en s’étant dissociée du grand boxeur Manny Pacquiao en 2016, après que ce dernier ait fait des commentaires homophobes. Un représentant de Nike avait alors affirmé que les commentaires de Pacquiao étaient ignobles et que la marque s’opposait à la discrimination de toute sorte avant de rappeler qu’elle appuyait et soutenait la cause des membres de la communauté LGBTQ+. On se rappellera aussi que pas plus tard qu’il y a deux semaines, Nike avait envoyé une excellente réplique via son compte Twitter suite à la décision de la Fédération française de tennis d’interdire à Serena Williams de porter sa fameuse combinaison Black Panther.

Personnellement, j’aime qu’une entreprise supporte ses athlètes ambassadeurs lorsque leurs combats sont nobles, comme le fait Nike. Et qu’elle le fasse même si ça ne plaira pas à tout le monde, y compris au président des États-Unis et au commissaire de la NFL.

Vais-je n’acheter que du Nike dorénavant? Non, certainement pas, mais ça ne m’empêche pas de féliciter la marque pour ce choix audacieux.

Chapeau, Nike!



Commentez cet article