complot

La KHL est accusée de tous les maux depuis plusieurs jours. Le blogueur Slava Malamud a réussi à faire parler de lui grâce à une série de 21 publications sur Twitter. Selon ses dires, Vladimir Poutine impose la victoire du SKA de St-Pétersbourg pour sa gloire personnelle lors de cette année d’élections présidentielles.

La première ronde des séries éliminatoires de la KHL est l’élément déclencheur de cette rage sur Twitter. Un but controversé, en prolongation, a donné la victoire au SKA de St-Pétersbourg lors du troisième match de la série contre le Severstal de Tcherepovets. Après un hors-jeu évident, Jarno Koskiranta a compté le but vainqueur. L’entraîneur du Severstal, Alexander Gulyavtsev, a contesté le but, mais ce dernier a tout de même été accordé.

Le match a-t-il été arrangé? C’est la théorie défendue par Slava Malamud, mais elle n’est pas partagée par Paul Stewart. L’ancien arbitre de la LNH a travaillé durant 4 ans comme conseiller dans la KHL et il a une tout autre opinion.

« Un juge de ligne peut manquer un hors-jeu s’il n’est pas bien positionné sur la glace. Cela arrive souvent dans la KHL. Beaucoup d’arbitres sont trop vieux ou en mauvaise forme. Ils n’arrivent pas à suivre le jeu. Ils sont aussi statiques sur la glace et cela limite leurs angles de vue. Ils commettent donc des erreurs grossières. J’ai essayé de leur expliquer, mais les Russes se sont montrés peu réceptifs. »

Lorsqu’on fait une capture d’écran, on constate qu’un juge de ligne se tient droit derrière Slava Voynov. Il ne patine pas et sa vue est obstruée. Le deuxième juge de ligne semble être sorti de sa position lors de l’approche des joueurs. L’erreur durant le jeu s’explique, mais comment expliquer celle lors de la reprise vidéo?

La KHL n’a pas de salle de reprise vidéo centralisée. Les officiels doivent eux-mêmes regarder la reprise sur un écran d’ordinateur en périphérie de la glace. D’un aréna à l’autre, la qualité de l’équipement varie. Les clubs riches disposent d’un grand nombre de caméras et d’une image claire. Les clubs de provinces ne sont pas aussi bien fournis et ils ignorent souvent les standards imposés par la ligue. Dans un communiqué de presse, la KHL a rappelé avoir demandé à plusieurs reprises au Severstal d’installer des caméras de qualité pour surveiller les lignes bleues. Le club en a fait qu’à sa tête.

complot

Des arbitres observant une reprise vidéo./Crédits photo : Capture d’écran

« Dans la LNH, explique Stewart, ce type d’infraction peut valoir au club une amende d’au moins un million de dollars américains. Si le club ne se conforme pas aux normes, la ligue devra un jour l’exclure du circuit. »

complot

Paul Stewart/Crédits photo : Alexandre Pouliot-Roberge

Malamud parle aussi des 24 minutes de pénalité subies par le Severstal lors du premier match de la série. Dix d’entre elles sont liées à une conduite antisportive à la suite d’une mise en échec par-derrière. Le Severstal a décidé de miser sur la robustesse contre une formation beaucoup plus talentueuse et il s’est bien débrouillé. Cela risque toutefois d’augmenter le nombre d’infractions pour bâtons élevés et pour rudesse. C’est exactement ce qui s’est produit.

Le Severstal au bord du gouffre

La série entre le SKA et le Severstal a fait couler beaucoup d’encre pour des raisons de luttes idéologiques. Severstal est sur la liste des clubs à exclure de la KHL. Ville industrielle, Tcherepovets n’apporte rien à la ligue du point de vue économique : elle attire, en moyenne, à peine 2500 partisans par match, ne dispose pas d’aéroport international et les équipes doivent y atterrir dans des avions de modèle Yak, similaires à celui qui transportait le Lokomotiv de Yaroslav lors de l’écrasement ayant décimé l’équipe en septembre 2011.

Tout comme le Lada de Togliatti et le Yugra de Khanty-Mansiysk, Severstal a réussi à se maintenir dans la ligue grâce aux pressions politiques du Ministère des Sports. Après le départ de Vitaly Mutko du Ministère, en octobre 2016, la KHL a réussi à exclure le Metallurg de Novokouznetsk malgré les pressions du gouvernement de cette province et des médias conservateurs. Cette année, ces mêmes médias sont entrés en lutte pour sauver le Severstal et l’affrontement contre le SKA est une bénédiction pour eux.

Pour de bonnes raisons, le SKA est identifié à l’establishment de la ligue. On trouve au sein de sa direction Gennady Timchenko, président du conseil d’administration de la KHL, Roman Rotenberg, vice-président de la Fédération de hockey russe, et Alexander Medvedev, ancien président de la ligue. Comme tous les milliardaires de Russie, ils sont proches de Vladimir Poutine et du Kremlin. Voilà d’où Slava Malamud tire sa théorie du complot.

Ces hommes ne sont toutefois pas seulement au SKA. Timchenko et Rotenberg sont aussi derrière le Spartak de Moscou, le Kunlun Red Stars de Pékin et le Jokerit de Helsinki. Medvedev est quant à lui l’homme derrière le Vityaz de Podolsk et ils utilisent Gazprom Export pour soutenir d’autres clubs. Poutine, de son côté, n’est affilié à aucune équipe.

Il faut aussi noter que les milliardaires du SKA ne sont pas les seuls amis de Vladimir Poutine impliqués dans la KHL. Le Président de la pétrolière Rosneft, Igor Sechin, est à la tête du Club de l’Armée rouge. The Guardian le considère comme l’homme le plus puissant de Russie après Poutine. Rosneft est aussi propriétaire de Bashneft, commanditaire du Salavat Yulaev.

complot

Les portraits de Sergeï Choïgou (ministre de la défense), Vladimir Poutine et Igor Sechin, Président de Rosneft, à l’aréna du Club de l’Armée rouge./Crédits photo : Alexandre Pouliot-Roberge

L’affrontement entre le SKA et le Severstal a été récupéré comme par les tabloïds et la radio FM pour canaliser l’insatisfaction contre les politiques de la KHL et augmenter leur popularité. Sport Express et Sports FM ont été les plus bruyants dans cette affaire. Notons que la ligne éditoriale de ces 2 médias est très axée sur la promotion de la LNH et la critique de l’internationalisation de la KHL. En traitres mots, ils ont le même profil idéologique que Slava Malamud.

Poutine n’est pas un fan du SKA

Vladimir Poutine a beaucoup travaillé pour être seulement identifié à l’équipe nationale durant les dernières années. En septembre 2017, lors de sa visite à Iaroslav, le Président de la Fédération de Russie s’est déclaré neutre par rapport aux clubs russes expliquant que sa seule équipe est celle de la Fédération de Russie. Jusque là, il avait été surtout associé au Club de l’Armée rouge pour lequel il a délégué le géant du pétrole Rosneft à titre de propriétaire en 2012.

Tout cela n’empêche pas Slava Malamud de marteler qu’une victoire du SKA de St-Pétersbourg est imposée dans le cadre de la réélection de Poutine. La présence de certains joueurs du club à un événement de soutien à Poutine en serait la preuve. Ce n’est pourtant pas le SKA qui s’est déplacé lors de cette manifestation, mais bien l’équipe nationale russe au grand complet. Mikhail Grigorenko, du Club de l’Armée rouge, a expliqué sa présence comme suit.

« Il a tout fait pour nous permettre d’aller à PyeongChang et il a réussi. Voilà pourquoi c’était important pour nous d’aller le supporter. Nous voulons le garder comme président du pays. »

complot

Mikhail Grigorenko/Crédits photo : Alexandre Pouliot-Roberge

Il est vrai que le SKA est très fortement représenté au sein de l’équipe championne olympique. On y trouve 15 de ses joueurs, mais il y en a aussi 8 de l’Armée rouge et 2 du Metallurg de Magnitogorsk. Cette concentration des joueurs a été qualifiée de complot favorable au SKA par Malamud, mais c’est en fait la stratégie de Vladislav Tretiak pour remporter une médaille aux Jeux olympiques. L’ancien gardien de but est convaincu que la stratégie utilisée du temps de la ligue soviétique ramènera la gloire au hockey russe sur la scène internationale.

Un plan imposé depuis bien longtemps

Tretiak tient mordicus à cette concentration des joueurs dans les mêmes clubs et l’opposition à cette stratégie est généralisée. Elle a toutefois été adoptée après les Jeux olympiques de Sotchi à l’époque où Vitaly Mutko était au sommet de sa gloire. Avec le support infaillible de Tretiak, Mutko a quitté son poste en octobre 2016 et son successeur n’est pas un grand amateur de la concentration des meilleurs joueurs dans deux équipes.

complot

Boris Mikailov, Paul Stewart et Vladislav Tretiak./Crédits photo : Alexandre Pouliot-Roberge

En octobre dernier, le nouveau ministre, Pavel Kolobkov, a ouvertement critiqué le manque de compétition dans la KHL. À la surprise générale, les dirigeants de la Ligue continentale ont été les premiers à applaudir ces déclarations. Une rencontre entre Gennady Timchenko et Kolobkov a eu lieu à Moscou lors du match entre le SKA et l’Armée rouge du 23 octobre. Timchenko a déclaré aux médias s’être expliqué avec le ministre.

Cette déclaration de Kolobkov a poussé Tretiak à faire une sortie de panique à Sports FM. Ce dernier n’a pas manqué de rappeler que « l’équipe nationale sera toujours première en Russie ». L’ancienne gloire soviétique défend cette position depuis la fondation de la KHL dans le but de soumettre ses clubs aux intérêts de la Fédération de hockey. Tretiak est fortement opposé à l’indépendance de la ligue par rapport à la Fédération et Poutine a dû, en douce, le calmer pour l’empêcher de prendre des décisions pouvant détruire la KHL.

Malamud prétend que le SKA a eu une permission spéciale pour contourner le plafond salarial. Tout cela est faux. Le plafond salarial n’est pas étanche. Tous les clubs peuvent le dépasser s’ils sont prêts à payer une taxe de luxe de 20 % pour chaque dollar en surplus. Dans son plan d’affaires, la KHL prévoit implanter un plafond salarial étanche dès l’an prochain. Deux joueurs vedettes pourront toutefois en être exclus. Le président de la KHL, Dmitry Chernyshenko, tient mordicus à l’instauration de ce plafond.

complot

Dmitry Chernyshenko/Crédits photo : Alexandre Pouliot-Roberge

Lors de son point de presse du 12 décembre, Chernyshenko a été questionné par un journaliste quant au nombre de joueurs de l’équipe nationale au sein du SKA. Le Président de la ligue a instantanément répondu qu’on « verra bien, l’an prochain, combien de joueurs de l’équipe nationale seront au sein de ce club ». Notons que Slava Malamud a qualifié Chernyshenko de « marionnette de Timchenko » dans le Journal de Montréal en décembre 2014. Ils doivent donc être sur la même longueur d’ondes si on suit cette logique…

Sortons du journalisme à scandale

L’imposition d’une victoire du SKA par Vladimir Poutine ne tient donc pas la route. On est d’ailleurs en droit de se demander si Slava Malamud a regardé le calendrier de la ligue avant de prétendre de telles choses. Les élections présidentielles auront lieu le 18 mars prochain. À cette date, la deuxième ronde des séries sera à peine commencée.

L’absurdité de cette théorie du complot n’a toutefois pas empêché toute la presse nord-américaine de partager ce torrent de tweets comme si cela était de l’information de première main. Rappelons que Slava Malamud demeure aux États-Unis depuis bien avant la fondation de la KHL et ses contacts avec le monde du hockey russe sont très limités. Son style provocateur le rapproche beaucoup plus de Richard Martineau que de Chantal Machabée.

À vrai dire, cette histoire pourrait se résumer par cette déclaration de Paul Stewart : « Lors de mes 4 ans en Russie, je n’ai jamais été témoin de matchs arrangés. Toutes ces théories du complot à propos de Poutine et du SKA, c’est pour faire de gros titres dans les journaux. »



Commentez cet article