Stephen Johns

Il n’y a pas grand-chose dans la vie qui me fait peur. Pas grand-chose qui me paralyse et qui finit par m’empêcher d’avancer.

Je suis du type fonceuse ou bien souvent, aussi, j’aime jouer à l’autruche pour faire semblant que je n’ai pas peur. Mais ça, ce sera pour un autre texte peut-être.

Il y a une chose par contre qui me fout la trouille : les commotions cérébrales.

Le mal invisible

Cette blessure insidieuse, invisible, qui peut te mettre K.-O. durant des mois et peut te suivre durant des années. Une blessure aussi qui est vachement incomprise.

Chaque fois que je suis confrontée à des images comme celles qui ont roulé en boucle après le contact entre Mark Scheifele et Jake Evans, je suis paralysée. C’est plus fort que moi. Mon corps se braque et m’envoie des signaux de détresse comme si j’étais en train de vivre moi-même un énième coup à la tête.

C’est pourquoi l’histoire de Stephen Johns m’a autant bouleversée cette semaine. Son récit m’a fait passer par toute une gamme d’émotions.

Ce joueur de hockey a subi une commotion cérébrale fulgurante qui l’a jeté au tapis durant 22 mois. 22 mois. C’est long, ça. Assez long pour croupir au fond du baril et perdre espoir après que tous les spécialistes (des plus réputés) n’aient pas trouvé de solution à sa condition. Assez long pour passer des nuits blanches à écrire à voix haute des lettres de suicide. Assez long et assez terrible pour vouloir en finir, une bonne fois pour toutes.

Et c’est la partie de l’histoire qui m’a terrorisée. Parce qu’en fait, je le comprends d’y avoir pensé.

Voyez-vous, le problème avec les commotions cérébrales, c’est qu’il n’y a pas de manuel d’instructions claires, nettes et précises qui accompagne les heures suivant le coup à la tête. Bon, oui, il y a de la documentation de base sur le sujet, mais c’est que chacune des situations est différente et bien propre à chacun. Chaque corps a sa façon de réagir et chacun a son historique et son histoire.

À mon sens, il est là, le plus grand des problèmes avec cette satanée blessure. Et c’est ce qui fait qu’elle s’apparente davantage aux problèmes liés à la santé mentale. Et c’est pas seulement moi qui le dit, j’ai des preuves à l’appui.

Je me suis mise à la lecture de l’ouvrage Commotions Cérébrales : Dix personnalités publiques témoignent, des scientifiques expliquent, dirigé par Diane Sauvé, Veronik Sicard (Ph.D), William Archambault (M.Sc.) et paru au printemps aux Éditions Flammarion. Un bouquin qui m’est difficile de lire, parce que criant de vérité. Chaque fois que j’en lis un chapitre, mon cœur se serre et les larmes coulent d’elles-mêmes. C’est que voyez-vous, ils ont su mettre des mots sur les maux d’autrui.

Dans son introduction, William Archambault a écrit ceci : « Contrairement à d’autres blessures sportives, les commotions représentent plusieurs similitudes avec des problèmes de santé mentale telles la dépression et l’anxiété : absence de lésion visible à l’œil nu, tabou social et plusieurs mythes quant à sa nature et sa gravité. » Boum. Cette théorie que je tentais d’expliquer à mon entourage depuis ma dernière commotion (datant de janvier 2020) venait d’être élaborée par un expert, qui poursuit son doctorat au laboratoire des neurosciences du développement, de l’exercice et de la vision de l’Université de Montréal.

Quelques lignes plus tard, le Dr Dave Ellemberg, neuropsychologue, en rajoute: « Cette blessure demeure pourtant un grand mystère pour celles et ceux qui en sont victimes, mais aussi pour leur entourage. Comment ne pas se sentir jugé et isolé alors que nos proches ont du mal à nous comprendre? Pire encore, comment ne pas avoir peur et se décourager alors qu’on ne se reconnaît plus soi-même? »

Comprendre l’inexplicable

Je vais pousser un peu plus loin pour vous faire comprendre. Comment faire pour gérer d’abord ses propres attentes, par rapport à nos capacités largement réduites d’effectuer les tâches du quotidien? Des tâches qui nous semblaient bien banales avant et qui nous demandent maintenant toute notre énergie? Et comment faire ensuite pour essayer de faire comprendre ça à notre entourage et à notre employeur? Essayer de faire comprendre cette situation quand chaque fois que tu en parles, t’as peur d’avoir l’air de te victimiser ou de vouloir de l’attention, etc. Alors tu ravales. T’essaies de faire comme si tout allait bien, comme si tout était normal, et tu paniques là-dedans parce que tu ne sens même plus toi-même.

Elle est là, la complexité du phénomène.

Dans l’ouvrage, c’est assez bien verbalisé. J’ai dû relire ce passage tiré de l’introduction une cinquantaine de fois, et ça me bouleverse encore : « Plus que jamais, nous constatons le besoin de faire connaître davantage le phénomène de la commotion cérébrale et ses conséquences sur nos vies. Une blessure qui isole et qui nous harcèle de questions. Elle paralyse par la peur de perdre certaines capacités et certains traits individuels. »

Je me répète, mais c’est criant de vérité. Et là, je vous parle par expérience, de quelqu’un qui mène un train de vie « ordinaire ». Mettons-nous dans la peau d’un athlète professionnel quelques secondes.

Un athlète qui ne veut pas décevoir ses coéquipiers, son entourage. Et, d’abord et avant tout, quelqu’un qui ne veut pas manquer une seule seconde, une seule opportunité, après tant d’années d’efforts et de sacrifices. Comment rester statique, prendre son temps, quand tu as tout à gagner pour te tailler un poste au sein d’une formation de la LNH? Si près de l’objectif ultime? Quand tous les efforts nécessaires pour y arriver ont été mis depuis le plus jeune âge? Comment accepter qu’un coup à la tête vienne mettre un frein à tout ça? Comment rester calme et serein? HEIN? COMMENT? Ça aussi, ça fait partie de l’équation.

Comment gérer les frustrations que ça engendre, les crises de panique, la colère, les sautes d’humeur, l’irritabilité incontrôlable et tout ce qu’une commotion cérébrale peut entraîner comme dommages collatéraux?

En lisant le récit de Stephen Johns, aussi troublant soit-il, j’arrive à comprendre. Mais je constate aussi que cette histoire n’est pas unique. Juste comme ça, je pense à quelques personnes, athlètes ou pas, qui ont vécu des situations du genre.

Vincent Desharnais

Il y en a un témoignage en particulier qui m’a marquée. Celui d’un grand gaillard, un gars hyper souriant, d’une gentillesse inouïe, qui tenait des propos très matures et qui s’est ouvert sur la dépression qui a suivi sa commotion cérébrale. Vincent Desharnais, un joueur de hockey résilient repêché par l’organisation des Oilers d’Edmonton, qui, lors d’un podcast que j’animais l’automne dernier, s’est livré à nous. Et après l’avoir fait, il avait mentionné à quel point d’en parler publiquement pour la première fois venait de lui enlever un poids énorme sur les épaules.

Quand on prend le temps de regarder autour de soi, d’aller au fond des choses, on découvre que c’est un phénomène qui fait bien des ravages.

Malgré la grande vulnérabilité qui peut guetter les gens qui choisissent de s’ouvrir et de partager leur histoire, moi j’y vois une grande dose de courage et aussi une volonté à vouloir faire changer les choses.

Après avoir vécu l’enfer durant 22 mois, Stephen Johns a décidé qu’il valait mieux miser sur sa santé, au détriment d’un rêve qu’il caressait et sur lequel il avait travaillé d’arrache-pied. Malgré son jeune âge, il a annoncé cette semaine qu’il prenait sa retraite. Mais encore mieux que de briser le silence, il a cru bon partager son histoire en partant en croisade à travers les États-Unis afin d’inspirer les gens aux prises avec des problèmes de santé mentale.

Sur les médias sociaux, il a expliqué sa décision en écrivant ceci : « Quelqu’un m’a demandé l’autre jour ce que j’aime faire pour m’amuser… et je ne lui ai pas répondu, car je ne savais pas quoi lui répondre. Je m’adresse à vous aujourd’hui, parce que j’en ai marre de laisser la dépression détruire ma vie. Alors que ma carrière de hockeyeur prend fin, je réalise à quel point ça nuit à mon identité… Ce qui me manquera le plus dans le hockey, c’est l’inspiration. J’ai donc décidé parcourir le pays en patin à roues alignées pour, espérons-le, aider les autres à faire face à leurs propres batailles […] Pour moi, il a suffi de regarder une vidéo qui a changé le cours de ma vie. Ça m’a donné envie d’entreprendre cette folle aventure. Si je peux encore inspirer une personne à sortir de son trou, alors ce sera un voyage réussi […] »

Je dois avoir lu ses quelques lignes des dizaines de fois. Ça m’émeut. Pour moi, il y a là une démonstration de force, de sagesse et une grande dose d’humilité. Un voyage qui, je l’espère, se vaudra salvateur pour cet athlète, mais aussi, pour les gens qui croiseront sa route.

Un espèce de Saint-Jacques-de-Compostelle, un pèlerinage des temps modernes pour apaiser l’âme des écorchés.

Et pour le reste, je ne me prétends pas experte, mais j’espère que cette lecture permettra à quelques-uns de sortir de l’ombre et surtout, d’apaiser un peu l’angoisse.



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