lacroix

En 1971, dans la salle de rédaction de La Presse, survient un événement qui aurait dû passer à la postérité. Pour l’une des toutes premières fois, une femme occupe un poste de journaliste sportive dans un grand média francophone. Cette femme, c’est Liliane Lacroix.

Pendant près de 15 ans, on pourra apercevoir la signature de la journaliste dans la section des sports du quotidien de la rue Saint-Jacques. Tantôt au Forum pour y suivre les activités du Canadien, à un autre moment au Stade olympique pour couvrir les Expos, on pouvait aussi lire sous sa plume des articles sur le sport amateur. Mais ce qui a encore plus que tout marqué sa carrière, c’est sa couverture assidue de la boxe. Elle pouvait aussi bien passer une fin de semaine dans un sous-sol où se déroulaient des combats de boxe amateur à la chaîne, qu’aller aux États-Unis couvrir un duel de championnat du monde. Vous vous souvenez de ce célèbre premier duel entre Roberto Duran et Sugar Ray Leonard, en 1981, à Montréal ? Gros combat, entre deux grands boxeurs au faîte de la gloire. Hé bien, c’est Liliane Lacroix qui était chargée de les interviewer.

Cette grande pionnière a aussi été l’une des rares au Québec — parce que ciel que ce fut long avant que n’arrivent d’autres femmes dans les salles de rédaction sportives — à connaître l’époque des galeries de presse et des vestiaires interdits aux femmes. Dans une entrevue réalisée en 1981 par le journaliste Jean-Marc Desjardins pour le 30, magazine sur le journalisme, Liliane Lacroix racontait comment à ses débuts elle n’avait pu accéder ni à la galerie de presse ni au salon réservé aux journalistes alors qu’elle se trouvait au Forum. Ses patrons à La Presse avaient alors menacé le Canadien de ne pas couvrir le match si la jeune femme n’y était pas admise. On changea alors les règlements. Dans le baseball professionnel, c’était l’Association des chroniqueurs sportifs de baseball d’Amérique qui contrôlait les accès à la galerie de presse. Aidée de Pierre Ladouceur, alors président de l’Association, elle va faire changer le règlement, ce qui a permis à toutes les femmes en Amérique du Nord d’y avoir accès. Juste ça.

Quant à l’accès aux vestiaires, la journaliste ne s’est pas nécessairement battue pour l’obtenir, usant plutôt de stratégies pour accéder aux informations qui lui permettaient de faire son travail. D’une part, elle a su jouer avec le paternalisme de certains collègues masculins. « D’abord, mes confrères mâles, spécialement à l’étranger, me prennent toujours un peu en pitié, moi, la petite femme qui ne peut pénétrer dans le saint des saints, et ils me refilent toutes leurs informations », disait-elle en 1981. D’autre part, elle s’arrangeait pour utiliser une petite pièce adjacente au vestiaire où elle rencontrait individuellement quelques athlètes. « De cette façon, j’obtiens des entrevues exclusives, l’athlète n’est pas entouré d’une foule de micros ou de calepins de notes ».

En 2016, Liliane Lacroix est décédée. Claudine Douville, une autre grande pionnière, lui a rendu pour l’occasion un vibrant hommage. La Presse a aussi souligné son départ. Et je crois sincèrement que son parcours mérite d’être connu et reconnu au-delà de la Journée internationale des droits des femmes. Elle était la seule femme. Il n’y avait pas la force du nombre qui pesait dans la balance, mais elle a su défoncer des portes qui étaient encore cadenassées. Si les portes ne sont pas encore grandes ouvertes pour les femmes — elles sont encore presque absentes des postes d’analyse et de description, forment moins de 15 % des effectifs rédactionnels sportifs, et ça se corse encore plus du côté de la presse écrite et de la radio — Liliane Lacroix a permis par ses actions de faire sauter quelques verrous. Elle est devenue une journaliste sportive respectée et une spécialiste de la boxe reconnue.

Son nom et son histoire méritent d’apparaître aux côtés des grands et grandes du métier.



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